18/02/2016

Organisation de l'anarchie / Andrzej Zulawski.

Une comédienne se déhanche nue devant l'objectif d'un photographe.
Ce premier jour de tournage de "La femme publique" est aussi le premier jour du reste de ma vie de scripte.

Le cinéaste, diablement beause signe rageusement et lance "Kamera!" comme pour fouetter son actrice.
Du mystique pour abattre les murs dressés.
Le ton est donné, poursuivi à outrance.

Sur "L'amour braque", il me faut encore du temps pour digérer les cadres maîtrisés, les images magnifiquement composées, les longs travellings mis en place de manière magistrale qui se déroulent vers l'infini et au delà. Tous lyriques et vertigineux, ils semblent fuir sur la ligne d'un inexorable chaos.
La caméra de Zulawski sait faire du cinéma.
J'en prends de la graine.
Sophie Marceau sous le charme du cinéaste, crache dans la bouche de Francis Huster. 
Il faut bien que le corps exulte.
Un peu d'hystérie pour aider à jouir.
Je biberonne au sulfureux.

Sur les trottoirs du cinéma on ne choisit pas ses parents pour apprendre à marcher, et c'est une main de fer gantée de velours qui a tenu la mienne. J'ai vite compris qu'il n'y avait pas une tâche moins importante qu'une autre aux yeux de ce cinéaste .
A la stagiaire que j'étais, il confiera d'emblée son sac, et je n'aurai d'autre choix que de le garder sur mon épaule endolorie pendant des semaines sous peine de mots giflés. Il parlait sans détours, ne pratiquait pas le coup bas et ne répétait jamais deux fois la même chose. Pas d'alternatives pour gagner ses galons. C'était marche ou crève.
Mais... 
L'homme, virtuose et exigeant, n'hésitera pas à donner le scénario de "La note bleue" à la stagiaire devenue scripte. "Je te préviens, c'est un film compliqué". Les mots claqueront encore lorsqu'il jugera mon pré-minutage trop long de quarante-cinq secondes par rapport au sien.
Pas de demie-mesure. Jamais.
Peu importe, j'étais copine avec la baraka.

"La note bleue" donc.
On ne pouvait me faire plus beau cadeau.
Dans chaque pièce d'un château excentrique et bariolé, un romantisme exacerbé flottait dans l'air de cet été fiévreux. Les marionnettes s'animaient, et la musique de Chopin réinventait la vie du soir au matin.
Zulawski en imposait, d'un seul regard. Il était habité, obsédé, impatient, fou sans doute mais toujours plus créatif, libre et novateur dans sa mise en scène
Il semblait ne pas pouvoir tenir en place, et usait de but en blanc d'un phrasé net, précis, incisif. Oui, au diable préambules et précautions de langage. Sans doute parce que la vie est courte, et qu'il n'était pas question de perdre son temps ou de s'ennuyer.  
Il n'avait pas la réputation d'être un "gentil", ne tolérait aucune pose ou trou de mémoire de la part de ses comédiens, encore moins de sa scripte. Mais cet été là, je n'ai connu aucune tempête. L'équipe était concentrée, avançant comme un seul homme avec lui dans la plus parfaite harmonie. Comme quoi...
Tout en réfléchissant, il tirait sur les poils de sa barbe qu'il ne rasait qu'à la fin du tournage, par superstition, et refusait de faire la bise sous l'encadrement d'une porte parce que, me disait-il, "Cela signifie qu'on ne se reverra pas". Il posait parfois sur moi un sourire un brin narquois, me questionnait avec une préciosité tout à la fois noble et distante, exprimant par de menus signes qu'il me jugeait à la hauteur de la tâche confiée. 
Il aimait les femmes. 

Un soir d'août, il me donna sa recette de citron et de miel mélangés à je ne sais plus quel alcool fort pour éviter que mon rhume ne se transforme en sinusite. Il m'ordonna de boire le breuvage afin de suer abondamment sous mes couvertures pendant la nuit
Tout un programme pour terrasser le mal. Devrais-je dire le diable?
Ou encore, lors de cette fête où il me servit d'autorité un bol de Bortsch, une soupe des pays de l'est à base de betterave que je devais avaler sans délai tant il la jugeait exquise
J'ai beau avoir la reconnaissance du ventre tenace, mon nez a immédiatement détecté l'odeur de la crème aigre que j'abhorre. 

Alors, il faut bien expier ses fautes tôt ou tard, si petites soient-elles, et n'oublier jamais la confiance accordée.
Il semble Andrzej, que ce jour soit arrivé. 
Je confesse ici que j'ai soigné mon rhume sobrement, et que Le breuvage odorant a fini aux pieds des buissons.

Je suis tombée des nues en apprenant hier que ce grand cinéaste romantique venait de disparaître.  
"La note bleue" est une des plus belles histoires de ma mémoire.
Alors, pardonne-moi Andrzej de ne pas avoir mangé ma soupe.
Je tiens à te dire merci.
Merci pour tout. 


Valérie Kapriski (Ethel) et Yveline Ailhaud (Rachel) pendant une prise sur le film "La femme publique". C'est Valérie qui prend la photo. Andrzej au fond.

Andrzej Zulawski et Serge Ridoux sur le plateau de "La note bleue"
 




Romy Schneider et Andrzej Zulawski sur "L'important c'est d'aimer"

"La note bleue", chambre Solange Sand








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15/01/2016

Entracte.


Avec un peintre que j'aime beaucoup. 
Milt Kobayashi.
Progression d'un tableau. Plans successifs.
Une histoire avance.
Comme au cinéma.

02/12/2015

Chronographie cardiographique.

Je n'ai pas évoqué La double vie de Véronique (Podwojne zycie Weroniki) de Krzysztof Kieslowski depuis plusieurs mois, j'y reviens avec plaisir.
L'histoire magnifique, la beauté des images, la musique, le succès, la reconnaissance, mais aussi la longue absence des écrans continuent de tisser année après année, une résonance sensible et singulière propre aux grands films.  
À lui seul, le tournage bruissait déjà. Des rumeurs courront plus tard, et les droits du film se disperseront longtemps.
Pas d'échos particuliers sur les séquences abordées aujourd'hui, toutes tournées dans l'ordre chronologique. J'ai le sentiment qu'ici, l'absence de dialogues dans un film déjà si peu bavard, a fixé encore mieux les images dans ma mémoire.
En vrai comme sur la pellicule, Irène Jacob déambule, sensuelle et douce, elle semble flotter dans "l'appartement Véronique" construit dans les studios de Lodz en Pologne.
Mes Polaroïds, et le montage de certains d'entre eux, illustrent les séquences 61 à 66 du scénario que je reporte ici
Peut-être vous souviendrez-vous.



 Le montagedonne une vue plus large de cette partie du décor.
61- APPARTEMENT DE VÉRONIQUE. INT. ET EXT. JOUR.
VÉRONIQUE fait une petit somme après le déjeuner, couchée sur le sofa en position peu confortable (Pola 4). Nous la regardons d'un point de vue insolite qui suggère la présence d'une autre personne dans la pièce. Gros plan sur son visage sur lequel vacille une petite tâche lumineuse. VÉRONIQUE ne comprend pas ce qui l'a réveillée, puis remarque un rectangle de soleil qui erre sur les murs et sur le plafond.
Intriguée, elle le suit du regard en se demandant d'où vient cette lueur. Est-ce le verre de sa montre qui la reflète? Non. La tâche lumineuse vacille sur les rayons de la bibliothèque, descend par terre, approche du tapis, s'arrête sur un fil qui se détache visiblement de la frange. VÉRONIQUE fixe cet endroit, se lève du sofa et va vers la fenêtre.
Polaroïd ⓸. Séq.61. Irène Jacob (Véronique)
62. IMMEUBLE EN FACE DE CELUI DE VÉRONIQUE - BALCON EXT JOUR
De l'autre côté de la rue, deux immeubles plus loin, sur un balcon, elle voit UN GARÇON de dix ans, un bras en écharpe, qui tient un petit miroir dans l'autre main. Pris en flagrant délit, il sourit à VÉRONIQUE, et se retire avec son miroir en refermant la porte-fenêtre.

63. APPARTEMENT DE VÉRONIQUE - INT JOUR
VÉRONIQUE fait demi-tour et voit que la tâche lumineuse vacille toujours sur la frange. Elle s'en approche et s'accroupit à côté. Lorsqu'elle la touche, la tâche lumineuse apparaît sur sa main. De nouveau, comme au début de cette scène, nous voyons VÉRONIQUE du même point de vue insolite. VÉRONIQUE, immobile, réfléchit un moment, puis, comme si elle sentait la présence de quelqu'un, regarde la caméra (voire fait quelques pas vers elle).
C'est le moment où Véronique s'accroupit près du carton à dessins. En manipulant le lien de ce carton, lui vient l'idée d'aller récupérer le lacet et l'enveloppe dans la poubelle. On se souviendra aussi que pendant son audition chez la femme bariolée, Weronika joue avec le lien du carton à dessin posé sur la table.


64. CAGE D'ESCALIER DE CHEZ VÉRONIQUE. INT. JOUR.
VÉRONIQUE ouvre de nouveau la porte étroite à côté de l'ascenseur. Elle allume, l'ampoule à l'intérieur est assez faible. Elle se penche au-dessus de la poubelle où quelques heures auparavant elle avait jeté le lacet et fouille avec dégoût dans les ordures, retrouve le lacet sale et gluant. Il pue. VÉRONIQUE le secoue, écoeurée, quelques saletés s'en détachent, d'autres restent collées. Elle éteint la lumière en tenant le lacet entre ses doigts.
Polaroïd ⓹. Séq. 64. Irène Jacob (Véronique) le lacet dans la main gauche.

65. APPARTEMENT DE VÉRONIQUE - SALLE DE BAIN - INT. SOIR
VÉRONIQUE lave le lacet dans le lavabo. Elle le savonne, le rince plusieurs fois avec de l'eau chaude et l'essore. Prend son séchoir à cheveux, le branche, et le lacet qu'elle tient par un bout, bouge agité par le souffle chaud de l'appareil.
Polaroïd ⓺. Irène Jacob (Véronique) devant la table basse. On aperçoit les cardiogrammes roulés à sa gauche.

66. APPARTEMENT DE VÉRONIQUE - INT. SOIR
VÉRONIQUE assise à table. C'est l'heure du crépuscule. Elle pose le lacet sur le rouleau qu'elle avait à l'hôpital (Polaroïd 7). Nous voyons maintenant qu'il s'agit des résultats d'un cardiogramme. Elle joue avec le lacet en le posant en zigzag sur le tracé illustrant le fonctionnement du coeur.
Elle se demande ce que cela pourrait bien signifier: un lacet dans une enveloppe sans le nom de l'expéditeur, sans un mot, sans aucune explication. Elle examine l'écriture sur l'enveloppe, cela ne lui dit rien.
Elle soulève le lacet de deux doigts et le lâche sur la paume de l'autre main, il se roule en spirale, elle referme sa main, réfléchit, une idée lui passe par la tête. Elle se lève et le lacet à la main, enfile sa veste dans l'entrée.
⑦ Véronique à l'hôpital, cardiogrammes dans les mains.
Spirituellement...